Carnets de voyage: histoire photographique du Sphinx

Les monuments les plus mystérieux ont attiré les photographes dès l’apparition de leur art, et parfois l’histoire photographique de ces monuments est devenue à son tour elle-même fort mystérieuse.

Une place singulière peut être réservée au Sphinx qui se dresse devant les grandes pyramides de Gizeh. Son âge et son aspect initial font toujours discussion, même si maintenant l’on accepte plus facilement de croire la version de Manéthon, le premier historien de l’Egypte.

L’histoire de la photographie permet de remonter le temps, et de laisser les histoires inachevées pour le plus grand plaisir des rêveurs et des chercheurs de trésors.

L’acquisition dans une vente aux enchères d’une belle épreuve photographique ancienne non identifiée a été le point de départ de cette recherche. Nous voici invités à voyager par l’imagination, et à considérer le Sphinx sous autant d’angles que les voyageurs en ont envisagés, en embrassant par le regard les progrès réalisés par les différentes générations de chimistes et de praticiens jusqu’à contempler ébahis les mérites et l’audace des pionniers.

Ce voyage décrit trois générations d’artistes, selon la matière du support des images photographiques du Sphinx rapportées : de verre, de papier, de métal.

Les photographes du verre transportent de fragiles plaques enduites de collodion, parfois de taille impressionnante, à partir des années 1860.

Les photographes du papier, les calotypistes qui les précédent ont souvent été initiés par les inventeurs en personne, Talbot en Angleterre ou Le Gray à Paris. Dans les années 1850, ils voyagent dans des conditions plus difficiles et emportent dans leurs bagages des feuilles de papiers enduites de cire d’abeille, légères, souples et résistantes.

Les pionniers des années 1840 sont de véritables alchimistes ambulants. Ils prennent les plus grands risques et parcourent l’Egypte alors dépourvue d’infrastructures avec des plaques d’argent et des produits chimiques extrêmement dangereux, iode, brome, mercure.

Première partie: le Sphinx de verre

Le Sphinx semble ici ensablé, et comme enchâssé entre deux pyramides dont on devine seulement la présence, son nez est déjà cassé, le ciel est immaculé, le temps suspendu, un personnage perché précise l’échelle des dimensions.

Félix Bonfils, Gizeh, c. 1871, épreuve albuminée
Félix Bonfils, Gizeh, c. 1871, épreuve albuminée 5 (coll. part.)

Une signature dans l’angle inférieur gauche du négatif précisait son auteur: Félix Bonfils, un Français de religion protestante originaire de Saint-Hyppolite du Fort dans les Cévennes et qui était venu au Liban comme jeune militaire pendant la campagne d’Orient de 1860, avant de revenir établir un ambitieux studio de photographie à Beyrouth en 1867.

Félix Bonfils est considéré comme le principal photographe de Beyrouth  au XIXe siècle : « Relieur puis imprimeur et enfin photographe formé auprès de Niépce de Saint Victor, Félix Bonfils séjourne au Liban en 1860 lors de l’expédition militaire menée par la France. Il songe bientôt à y transférer son activité : l’atelier de photographie Bonfils est fondé à Beyrouth en 1867. Bonfils n’est pas un pionnier de la photographie : il est cependant le premier Français à ouvrir un atelier à Beyrouth. Sa femme bientôt aidée de son fils Adrien (1861-1929) réalise portraits et scènes de genre tandis qu’il sillonne le Liban, la Palestine, l’Égypte, la Turquie et la Grèce pour rapporter des clichés » (Sylvie Aubenas, BnF). Sa composition définitivement classique semble avoir inspiré les photographes commerciaux qui lui succédèrent, créant un stéréotype universellement diffusé de représentation du Sphinx.

Car à partir des années 1870, avec le développement du tourisme suite à l’inauguration du canal de Suez (1869), une production locale propose des souvenirs et des épreuves albuminées aux voyageurs de plus en plus nombreux. On peut mesurer combien les difficultés se sont estompées depuis les années 1830.

Sur l’épreuve suivante on reconnaît l’Empereur du Brésil qui a réservé au Sphinx sa première sortie. Craignant une révolution, ses ministres lui avaient conseillé de rester confiné plus de soixante ans dans ses palais brésiliens. A sa gauche on aperçoit l’imposant Mariette-Bey qui lui sert de guide pour son impériale excursion.

Empéreur brésilien

M. Delié & E. Bechard, Mariette-Bey rend les honneurs du Sphinx à Don Pedro II, 1871 (coll. part.)

Sur cette autre épreuve de la même année on observe, garé sur le sable à gauche de la tête monumentale, le wagon ambulant avec le nom des photographes.

Georgios & Constantinos Zangaki, Gizeh, c. 1870, épreuve albuminée
Georgios & Constantinos Zangaki, Gizeh, c. 1870, épreuve albuminée (coll. part.)

Les historiens ont retrouvé la trace des propriétaires de ce wagon dans une ancienne dispute pour plagiat, peut-être bien la première concernant le Sphinx et certainement une nouveauté déconcertante pour la justice égyptienne des années 1870.

Les frères Zangaki sont deux photographes grecs, actifs à partir de l’inauguration du canal, spécialisés dans les scènes historiques ou de l’Égypte antique. Ils travaillent avec un laboratoire ambulant tracté par des chevaux (photographic van) et vendent leurs clichés principalement aux voyageurs. Ils ont occasionnellement travaillé avec le photographe français Hippolyte Arnoux, établi à Port-Saïd.

« Mais en 1874, Arnoux assigne en justice Georges Zangaki et un certain Antippa Spiridion pour avoir reproduit et vendu certains de ses clichés. Le 17 juillet 1876, malgré l’absence de toute loi spéciale en vigueur en Égypte, les accusés sont condamnés par le tribunal d’Ismaïlia à verser huit cents francs de dommages et intérêts au plaignant. » (Wikipedia)

Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon
Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon( coll. part. Colmar)

Parmi les invités d‘Ismail-Pacha accompagnant l’Impératrice Eugénie à l’occasion de l’inauguration du canal de Suez, figurent deux photographes, tous deux membres de la Maison Braun de Mulhouse, dans une Alsace encore française. Ils voyagent en Egypte avec de grandes chambres photographiques et les négatifs qui permettront de proposer ces vues en tirage charbon pour les iconothèques des Musées européens. Gaston Braun (1845-1928), fils du patriarche Adolphe, est l’opérateur de la grande chambre photographique capable de produire les négatifs sur plaques de verre de format 40×50 et même de 60×75 cm, dénommées « Mammouths ».

Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon de grand format
Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon de grand format ( coll. part. Colmar)

Au retour d’Egypte, les deux voyageurs rapportent dans leurs malles plusieurs dizaines de grands négatifs verres au collodion qui vont permettre la réalisation par contact de grand tirages monochromes au charbon caractéristiques de la maison Braun qui ont fait récemment l’objet d’une belle exposition à Munich. La technique de l’agrandissement photographique reste alors encore à perfectionner.

Cette prouesse technique n’a été rendue possible que par une logistique exceptionnelle mise à disposition du voyage de l’Impératrice pour l’inauguration du canal et dont les deux photographes élus ont eu l’exclusivité.

Avec les travaux de percement du canal, les premiers photographes résidents s’étaient organisés en deux petites communautés près des premiers hôtels pour voyageurs, au Caire et à Alexandrie :

« Au Caire, les studios sont regroupés dans le Mousky, autour des jardins de l’Ezbékié. Le Shepheard Hotel, l’Hôtel Zeg ou l’Hôtel des Pyramides y sont situés. Des photographes comme le turc J. Pascal Sebah, les français Henri Béchard, Emile Brugsch, Ermé Désiré, l’allemand Otto Schoefft ou l’arménien G. Lékégian y font commerce entre les années 1860 et 1880.

A Alexandrie, on trouve l’Hôtel de l’Europe et le Peninsular and Oriental Hotel sur la place des Consuls, le Victoria Hotel près du couvent latin ou l’Hôtel du Nord sur la grande place. » (Nicolas Le Guern, L’Egypte et ses premiers photographes)

Antonio Beato (1825-1903), Sphinx, vers 1865, épreuve albuminée
Antonio Beato (1825-1903), Sphinx, vers 1865, épreuve albuminée

« Italien né à Malte en 1825 , Antonio Beato — ainsi que son frère Felice — ont été élevés par l’église. C’est peut-être aux côtés du photographe James Robertson, rencontré à Malte vers 1850, que les deux frères se sont initiés à la photographie. Antonio devient en 1857 l’un des premiers photographes résidents en Egypte et entreprend l’une des productions photographiques les plus prolifiques de l’Egypte. En 1862, il possède un studio photographique dans le vieux Caire, rue du Mouski. » (Le Guern)

Wilhelm Hammerschmidt    Wilhelm Hammerschmidt, Le Sphinx de Gizeh, 1870 ( courtesy Luminous Link)

Wilhelm Hammerschmidt est l’un des personnages prometteurs pour les études à venir. Artiste talentueux, il expose à la Société française de photographie en 1861 dix vues d’Egypte et du Caire.

« En 1865, le journal Der Photograph fait part de l’agression de Wilhelm Hammerschmidt, dans les environs du Caire : il est maltraité et blessé par des autochtones aux limites du désert, alors qu’il tente de photographier une caravane de pèlerins en partance pour la Mecque. » (Le Guern)

Gustave Le Gray, 1865, épreuve albuminée

 

Gustave Le Gray, 1865, épreuve albuminée
Gustave Le Gray, Le Sphinx et les Pyramides, 1865, épreuves albuminées ( courtesy Paris auction)

Gustave Le Gray est certainement le plus mystérieux et le plus tragique des photographes du XIXe siècle.

Il passa vingt-quatre ans en Egypte, alors que sa carrière française de photographe avait duré à peine douze ans. Les premiers éclairages sur sa vie mouvementée sont apparus avec la préparation de l’exposition de 2002 par la Bibliothèque nationale de France :

« Une des sources de renseignements que l’on pouvait espérer était le dossier de pension du photographe dans les Archives publiques égyptiennes : ayant exercé différentes fonctions sous l’autorité du pacha, comme professeur de dessin de ses fils, bénéficiaire de commandes officielles de photographie et enfin professeur de dessin dans l’école préparatoire à l’École polytechnique du Caire, Le Gray devait, comme tout fonctionnaire, être l’objet d’un dossier administratif dans les archives khédiviales… Voici quelques éléments de leur teneur (dégagés d’un écheveau fort complexe d’équivalences monétaires et de calendriers concurrents, copte, hégirien et occidental)

Le Gray apparaît d’abord comme instructeur de dessin à l’école préparatoire du Caire, à compter du 18 juillet 1864 avec un traitement mensuel de 25 livres égyptiennes. Dès lors et jusqu’à sa mort il sera employé à plein temps dans l’administration égyptienne avec un statut d’auxiliaire ou de surnuméraire. Au-delà de la routine comptable, le dossier répertorie aussi un certain nombre d’incidents qui émaillent sa carrière : le traitement du professeur est ainsi suspendu en novembre 1875 jusqu’en août 1876, en attendant le jugement d’une dette réclamée par un épicier italien, Giovanni Costanzo… À la fin de l’année, Le Gray est en outre mis à l’amende une première fois pour ses retards répétés à l’école…

Dans sa maison, à sa mort, outre les tirages et les négatifs sur papier non dénombrés, ne se trouvaient que trois cent vingt-deux négatifs sur verre : ce qui est peu pour vingt-quatre années d’activité comme photographe, mais plus appréciable ou du moins compréhensible si on le rapporte aux heures de loisir d’un professeur de dessin ayant les exigences de Gustave Le Gray…

Il reste que ces papiers posthumes et indirects sont loin de tout dire, ils ne révèlent Le Gray que par le biais administratif : on ne saurait réduire deux décennies de la vie d’un artiste à la sécheresse d’un dossier de pension…  » (Sylvie Aubenas et Mercedes Volait, Dernières nouvelles du Caire, 2002).

Gustave Le Gray  a-t-il photographié le Sphinx diversement ?  On a retrouvé seulement deux vues des pyramides de Gizeh, connues à trois ou quatre épreuves albuminées chacune et la trace des négatifs de ce travail de 1865 dans les archives du Caire.

Charles Piazzi Smyth, 1865, plaque de verre pour lanterne de projection
Charles Piazzi Smyth, 1865, plaque de verre pour lanterne de projection ( coll. part)

Le  Sphinx regarde le Levant, cette photographie a été réalisée aux premières heures de l’aube par un astronome écossais. Il faut un certain temps avant de réaliser l’absence des pyramides.

Charles Piazzi Smyth, directeur de l’observatoire d’Edimbourg, est devenu célèbre pour avoir résolu le problème de photographier dans le noir profond de la salle contenant le sarcophage du pharaon Chéops, à l’intérieur de la grande pyramide. Il est trop loin de toute source de lumière pour utiliser des miroirs connectés en relais dans le labyrinthe.

On est alors en 1865, et les journaux européens arrivent avec les bateaux à vapeur, lui apportant la solution de lumière artificielle au magnésium expérimentées par Nadar et d’autres pionniers.

Armand de Banville 1863
Armand Athanase de Banville, Sphinx dans l’axe de la pyramide, 1863, épreuve albuminée

En 1863, le vicomte Aymard Athanase de Banville pratique le collodion humide pendant plus de cinq mois en Egypte, aux côtés de l’égyptologue Emmanuel de Rougé.

Son cadrage axial du Sphinx est aujourd’hui un classique. Il semble qu’il soit le premier photographe à l’avoir adopté.

Vue aérienne du site de Gizeh avec les premières rues du Caire (2020)
Vue aérienne du site de Gizeh avec les premières rues du Caire (2020)

Pour permettre au lecteur-voyageur de se repérer, et de calculer l’heure du  jour, l’azymuth et l’élévation du soleil voici une vue orientée au Nord géographique, le Sphinx est à l’entrée en bas à droite de la vue aérienne.

Francis Bedford, 1862
Francis Bedford, Le Sphinx dans la pénombre du soleil couchant, 1862, grande épreuve albuminée

Francis Bedford (1816-1894) né à Thèbes en 1862 accompagne le Prince de Galles, devenant le premier photographe admis à accompagner une royale excursion —  « the first photographer to accompany a royal tour ».

Les moyens logistiques mis à disposition du Prince de Galles afin de lui permettre un voyage confortable sont une des premières occasions offertes à un photographe de voyager avec de fragiles plaques de verre.

Est-ce que le fruit d’une autre contingence d’un royal emploi du temps ? Bedford est un des rares photographes à arriver sur place bien tard dans la journée.

Francis Frith, Trois vues successives du Sphinx, Gizeh, 1857-1858, épreuves albuminées       (coll. part.)

Francis Frith (1822-1898) n’hésite pas à utiliser de grands moyens pour son ambitieuse entreprise de photographier le monde connu. Il dispose d’un yacht sur le Nil pour le transport de ses plaques de verre et de son laboratoire. Cela lui permet d’être actif en Égypte entre septembre 1856 et juillet 1857. Il publie par la suite ses célèbres albums « Egypt and Palestine photographed and described by Francis Frith » entre 1857-1859.

La légende pour la planche du Sphinx est quelque peu inattendue et démontre qu’un photographe peut détester ses modèles :

« Le Sphynx, dont la base a été plus d’une fois, ces dernières années, plus ou moins découverte, est à nouveau presque entièrement caché par le sable dérivé, et l’entrée d’un petit temple creusé dans la roche de grès entre ses pattes avant n’est, par conséquent, plus visible. Le profil, tel qu’il me paraît, est vraiment hideux. Je crois que j’ai lu qu’il était beau, calme et majestueux ; que mon lecteur le regarde et me dise, s’il n’est pas d’accord avec moi, qu’il ne peut guère avoir été, même dans les jours les plus difficiles, autre chose qu’extrêmement laid. » (F. Frith)

« The Sphynx, whose base has more than once of late years been, to a greater or less extent, uncovered, is again almost entirely hidden by the drifted sand, and the entrance to a small temple excavated in the sandstone rock between its fore paws, is, in consequence, no longer visible. The profile, as given in my view, is truly hideous. I fancy that I have read of its beautiful, calm, majestic features ; let my reader look at it, and say if he does not agree with me, that it can scarcely have been, even in the palmiest days, otherwise than exceedingly ugly. »

Deuxième partie : Sphinx de papier

« A la fin des années 1850, on apprend grâce au premier guide Joanne que les liaisons avec l’Egypte sont depuis peu mieux assurées : de Marseille, les navires français relient Malte en trois jours, puis Alexandrie en quatre jours, soit une traversée de sept jours. Les compagnies les plus importantes sont les Messageries impériales françaises, le Lloyd autrichien, la Compagnie impériale et royale du Danube etc. Concernant le service français, il part de Marseille un dimanche sur deux un navire pour l’Egypte et la Syrie : il dessert Malte, Alexandrie... « (Nicolas Le Guern)

Henry Cammas
Henry Cammas, Approche du site de Gizeh, 1861,  épreuve albuminée d’après négatif papier (Getty Museum)
Henry Cammas, Approche du site de Gizeh, 1861,  épreuve albuminée d’après négatif papier (Getty Museum)

Alors que la majorité des photographes tant amateurs que professionnels en  Europe pratiquent le collodion humide ou sec, le français Henry Cammas (1813-1888) préfère encore utiliser le papier ciré sec au cours des neuf mois qu’il passe en Egypte. Ce choix ne doit pas paraître rétrograde, car les inconvénients du collodion sont alors nombreux: « nous avons toujours employé des produits que nous recevions de France. Mais on trouvera tous les accessoires utiles, y compris les papiers positifs et négatifs, à Alexandrie, chez Barbet, pharmacien, au commencement de la rue Franque, et au Caire, chez Hammerschmidt, dans le Mousky. Barbet, depuis longtemps établi à Alexandrie, indiquera des ouvriers intelligents pour la réparation des instruments que la chaleur détériore. » (Nicolas Le Guern)

Henry Cammas remonte le Nil entre 1860 et 1861, visite rapidement Karnak le 27 décembre 1860, puis réside à Thèbes du 19 mars au 29 avril 1861. Il publie un album à petit nombre à son retour : H. Cammas, A. Lefebvre, La vallée du Nil : impressions et photographies, Paris, 1862.


Jakob August Lorent, Sphinx de Gizeh, 1859, calotype (Wikipedia commons)

Jakob August Lorent (1813-1884) est né aux Etats-Unis dans une famille de culture allemande. Lors d’un séjour à Londres en 1850, Lorent a rencontré W. H. Fox Talbot qui l’a initié à la photographie et à son procédé de calotypie. On peut comparer l’ombre du visage de pierre avec celle de la photographie d’Armand de Banville.

Voici le détail de ses voyages reconstitués avec les albums retrouvés : (1853-1857) séjours à Venise et dans le nord de l’Italie. (1858) voyage dans le sud de l’Espagne et en Algérie. (1859-1860) voyage à travers l’Égypte et la Nubie. (1860-1861) et (1862) deux voyages en Grèce. (1863) Rome et le sud de l’Italie, puis la Turquie, la Syrie et l’Égypte. (1864) Palestine et à nouveau Égypte. (1865) Sicile.


Théodule Devéria, Sphinx 1859, épreuve albuminée d’après négatif papier (seule épreuve connue, Musée d’Orsay)

Théodule Devéria (1831-1871), est le fils du peintre Achille Devéria, et le petit-fils du lithographe Charles Motte, qui a collaboré à l’impression de la Grammaire égyptienne de Champollion.

Membre de l’Institut d’Alexandrie, il effectue à partir de 1858 diverses missions archéologiques et photographiques en Égypte, continuant l’œuvre de son ami J. B. Greene, il se met au service d’Auguste Mariette, dit Mariette-Bey. Théodule est considéré en son temps comme un bon expert des textes funéraires égyptiens anciens et surtout du Livre des morts ». (Le Guern). Le calotype est pâle, et l’on  peut imaginer le négatif presque noir, sous l’effet des rayons trop forts du soleil.

Campigneulles, 1858, négatif papier ciré
Francois de Campigneulles, 1858, négatif papier ciré (courtesy Paris auction)

François de Campigneulles (1826-1879) accomplit en 1858 un voyage en Orient dont il rapporte 85 négatifs papier, dont il tire quelques épreuves albuminées, en partie exposées en 1859 à Paris par la Société française de photographie (SFP). Mais depuis le Second Empire, son nom avait sombré dans l’oubli jusqu’à la vente aux enchères de ses négatifs, à Paris le 8 novembre 2016, qui a permis d’identifier ses épreuves.

Le photographe a choisi un horaire sans ombre apparente. Le négatif papier est transparent et est présenté ici dans un sens de lecture cohérent avec les autres photographies, mais on doit imaginer que pendant le tirage, on obtient une image miroir, inversée.

John B. Greene, 1853
John B. Greene, Le Sphinx partiellement dégagé, 1853 papier salé d’après négatif papier (BNF)

John Beasley Greene (1832-1856) est une figure romantique de l’histoire de la photographie, né en France de parents d’origine américaine. Son père dirige la filiale havraise de la banque Welles & Williams.

Dans sa jeunesse, il développe deux grandes passions : la photographie et l’archéologie égyptienne. Il hérite de son père en 1850 et en 1852 devient l’élève de Gustave Le Gray qui l’initie à la technique  du négatif sur papier ciré sec. Il apprend la lecture des hiéroglyphes avec l’égyptologue Emmanuel de Rougé, et devient membre de la prestigieuse Société asiatique à l’âge de 21 ans, en 1853.

John B. Greene peut financer un premier voyage de novembre 1853 à mai 1854, le long du Nil, jusqu’à la seconde cataracte. Il en rapporte de nombreux négatifs et devient l’un des membres fondateurs de la Société française de photographie en novembre 1854. La même année, près d’une centaine de ses tirages sont publiés dans un album publié par Blanquart-Evrard, sous le titre Le Nil : monuments, paysages, explorations photographiques. C’est l’un des tous  premiers portfolios de photographies publiés dans l’histoire, mais il est précédé par celui de Maxime du Camp.

Greene et Du Camp sont tous les deux récompensés à l’issue de l’Exposition universelle de 1855, et reçoivent au titre de coopérateur une médaille de deuxième classe pour leurs photographies d’Égypte.

À la fin de l’année 1856, il repart en Égypte pour poursuivre ses recherches, mais c’est son troisième et dernier voyage. Il décède au Caire le 29 novembre, il a 24 ans.

John B. Greene, 1853, négatifs papier

Sur ces deux négatifs conservés on observe le Sphinx surmonté d’un drapeau tricolore. Ce drapeau indique les fouilles en cours de Mariette. Au cours de sa carrière, ce père de l’égyptologie va collaborer avec un nombre important de photographes.

Auguste Mariette a découvert en 1850 l’emplacement du Serapéum de Memphis, une nécropole souterraine, alors qu’il n’était pas encore égyptologue et simplement commissionné pour l’achat de manuscrits coptes.

Felix Teynard, 1852

Félix Teynard, Sphinx, épreuve sur papier salé, 1858, d’après un négatif sur papier de 1852 (BNF)

Félix Teynard (1817-1892) est un  voyageur singulier dont les photographies publiées somptueusement quelques années après son retour ont été parmi les premières à attirer l’attention des amateurs de la deuxième moitié du  XXe siècle.

« Félix Teynard, ingénieur civil de formation et originaire de Grenoble comme Champollion, est certainement, parmi les premiers calotypistes à avoir photographié l’Égypte, celui sur lequel nous possédons le moins de renseignements : ni mission officielle qui nous éclairerait sur ses motivations, ni correspondance, ni publication en dehors de son album. Sans doute les exemples de Champollion et de l’archéologue Emmanuel de Rougé qui professait à Grenoble dans les années 1850, la lecture de Vivant Denon, celle de Maxime Du Camp, l’arrivée d’Auguste Mariette en Égypte en 1850 lui ont-ils inspiré l’idée de cette expédition menée de fin 1851 à 1852. Il voyagea depuis Le Caire jusqu’à la seconde cataracte du Nil et prit au moins cent soixante photographies » (Sylvie Aubenas, BnF).

Son album, Égypte et Nubie : sites et monuments les plus intéressants pour l’étude de l’art et de l’histoire, atlas photographié accompagné de plans et d’une table explicative servant de complément à la grande Description de l’Égypte n’est publié par Goupil à Paris qu’en 1858. Les épreuves virées à l’or sont produites par l’atelier photographique de Mme Adèle Hubert de Fonteny et de son amant Ladislas Chodzkiewicz.

John Shaw Smith, février 1852

             John Shaw Smith, Le Sphinx, février 1852, calotype (MOMA)

Shaw Smith (1811-1873) est un voyageur irlandais dont l’archive conservée à Edimbourg est ainsi décrite : « un journal de voyage d’Italie en Terre Sainte, couvrant la période du 18 décembre 1850 au 6 septembre 1852 ; deux microfilms de journaux intimes couvrant la période 1849 à 1850 ; et cinq boîtes de photographies montrant des scènes d’Irlande, Paris, Suisse, Rome, Pompéi, Athènes, Istanbul, Jérusalem, Le Caire, Thèbes, Abou Simbel, Nubie, Pétra, etc. »

Leavitt Hunt, 1852

Leavitt Hunt & Nathan Flint Baker, Sphinx, 1852, papier salé d’après négatif papier (Library of Congress)

Leavitt Hunt est un photographe américain qui voyage avec un compagnon, un riche sculpteur de l’Ohio et un ami de la famille Hunt. Nathan Flint Baker, déjà en Europe depuis une dizaine d’années, a annoncé son intention de traverser le Moyen-Orient. Hunt décide de le rejoindre et le rencontre à Florence, en Italie, à la fin du mois de septembre 1851. Hunt et Baker passent plusieurs semaines à Rome pour pratiquer la photographie, puis naviguent de Naples à Malte et remontent le Nil jusqu’à la péninsule du Sinaï. Ils se rendent à Pétra (où ils sont parmi les premiers à photographier les ruines), à Jérusalem, dans ce qui est aujourd’hui le Liban, puis à Constantinople et Athènes, avant de revenir à Paris en mai 1852.

Les 60 photographies connues de Hunt et de Baker sont fascinantes. Ils ont photographié le Grand Sphinx et les Pyramides de Gizeh, le complexe de temples de Karnak, le Ramesseum de Thèbes et les ruines de l’île de Philae, le monastère de Sainte Catherine sur le mont Sinaï, les tombes et les temples de Petra, l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, les ruines de Baalbek et enfin les bâtiments de l’Acropole à Athènes. L’ombre sous la tête de pierre est très courte, il est très tôt le matin.

Ernest Benecke, 1852

Ernest Benecke, Le Sphinx de Gizeh, 1852, épreuve sur papier salé (courtesy Luminous Lint)

Ernst ou Ernest Benecke (1817-1894) est né en Angleterre dans une famille anglo-allemande de commerçants en textile. Avant la découverte fortuite en 1992 d’un ensemble de 143 photographies d’Ernest Benecke, seule une poignée d’images était connue.

Benecke a géré les opérations de commerce de la laine de la famille à Lille, en France, et c’est sans doute là qu’il a appris à photographier avec Blanquart-Evrard. Que ce soit pour les affaires (la firme avait une succursale à Alexandrie) ou simplement pour le grand voyage d’un jeune homme, Benecke a voyagé à travers l’Égypte et la Méditerranée en 1852. Il a choisi de cadrer le sphinx du même point et sous le même angle que François de Campigneulles. Son négatif est aussi surexposé que celui de Théodule Devéria.

Voici quelques indices pouvant indiquer l’existence de photographies sur papier non retrouvées.

V. Galli Maunier est présent en Egypte dès 1852, il pratique tour à tour la photographie, le prêt sur gage, et le commerce des antiquités pendant une vingtaine d’années tout en résidant à la Maison de France à Louxor. Seules quatre vues de Maunier sont référencées, parmi les collections de la Société française de photographie à Paris et également de la George Eastman House. Ces photographies ont été tirées à l’imprimerie photographique de Blanquart-Evrard à Loos-les-Lille.

En 1849-1850 le voyageur anglais Claudius Galen Wheelhouse réalise des photographies  dont les négatifs papier furent détruits par un incendie selon son journal : « These photographs were taken by me in the years 1849-50 when in medical charge of a yachting party the photographs were taken by what was then called the Talbot-Type process, a process only recently introduced by Mr. Fox Talbot, and a first endeavor to obtain « negative » pictures, on paper, from which « positive » ones could be printed at will, and as often as desired. They were taken on simple paper, no glass plates or films having, at that time, been invented, and, when completed were made as transparent as possible by being saturated with white wax, with the aid of a warm flat iron and blotting paper, by which means they were also made tough and durable. On the completion of the tour these negatives were given to Lord Lincoln, and were all unhappily, destroyed by a fire by which Blumbler, his Lordship, was nearly burned down in 1879″.

Ses positifs rescapés représentent Lisbonne (1), Cadix (1), Séville (3), Malte (2), la Grèce (21), l’Egypte et la Nubie (31), le Sinaï (4), Petra (2), Jérusalem (7), Damas (2), Baalbeck (7).

Pour les Français, le plus célèbre des voyageurs des premiers temps de la photographies est Maxime du Camp, qui quitte Paris le 29 octobre 1849, accompagné de son talentueux ami Gustave Flaubert. Il quitte l’Egypte en octobre 1850 avec 214 négatifs sur papier qu’il fait tirer à Paris dès son retour. Il peut en montrer la plupart à la fin du mois de juin 1851.

Maxime du Camp, Gizeh, 1850

Maxime du Camp, Sphinx Gizeh, 1850, épreuve publiée dans l’album publié chez Gide (coll. part.)

Leur point de vue adopté pour photographier le Sphinx est singulier car la petite pyramide de Mykerinos semble surgir pour la première et unique fois.

L’expédition de Maxime du Camp en Egypte a fait l’objet de nombreux articles et nous n’allons citer que le premier d’entre eux. En septembre 1851, Francis Wey publie un article élogieux pour l’apprenti photographe dans le premier magazine, « La Lumière » :

« C’est une bonne fortune pour nous que de rencontrer, sur le terrain de la photographie, M. Maxime du Camp, un véritable littérateur, un amant passionné des lointains paysages, un des esprits les plus indépendants de notre bourgeoise époque. Ce n’est pas que M. Du Camp nous fournisse une occasion de disserter sur des perfectionnements nouveaux, d’examiner la question des objectifs, ou de traiter à fond les propriétés des bromures, des iodures ou des nitrates. (…)

Seulement, afin de pouvoir être, en ce troisième voyage, paresseux sans remords, fidèle historien, sans emporter un mètre, ni un baromètre, ni des boussoles d’inclinaison ; glaneur d’hiéroglyphes sans tomber dans la pédanterie, et conteur de merveilles sans être suspect d’exagérer, M. Maxime Du Camp a emporté un daguerréotype avec deux ou trois rames de papier. Donc, il a fait de la photographie par circonstance, et comme il voyage en amateur (expression qui remplacera bientôt le mot artiste, qui tend à s’effacer devant le métier ou la profession), il a, pour contenter sa fantaisie, soutenu des fatigues et bravé des dangers qu’un homme spécial n’affronterait qu’à un prix très-élevé. (…)

De ces épreuves, les moindres ont la valeur d’un fidèle croquis ; celles-là sont en petit nombre ; les autres, – près des trois quarts de l’album, sont de très-bonnes estampes, fort bien tirées, toujours nettes ; et, sur la quantité, nous en avons remarqué environ vingt-cinq qui approchent du fini minutieux des clichés sur verre. M. Du Camp (…) a choisi ses points de vue avec sagacité ; ses tableaux sont bien composés, et il a su concilier l’intérêt et le charme pittoresque, avec les exigences de la réalité indispensable à des sujets d’études. Personne, jusqu’ici, n’a donné autant que lui, et personne, assurément, ne fera mieux. (…) En présence d’un travail si précieux, si complet, si bien entendu, nous ne comprendrions pas que le gouvernement restât impassible. »

Maxime du Camp a été précédé par plusieurs photographes daguerréotypistes. Hélas, plus on remonte le temps photographique du Sphinx et plus le mystère s’épaissit…

Troisième partie : Sphinx de métal

« En 1840, un itinéraire Marseille-Alexandrie est estimé à 598 lieues marines, et le prix de la première classe est de 440 francs de l’époque, 260 francs en deuxième classe et 140 francs en troisième classe. De plus, le prix des bagages au-delà du poids accordé est d’environ six francs par dix kilos supplémentaires. En ce qui concerne la fréquence des traversées, trois navires partent des différentes escales chaque mois :  le Dante, l’Eurotas, le Léonidas, le Lycurgue, le Mentor, le Minos, le Ramsès, le Scamandre, le Sésostris et le Tancrède. »  (Nicolas Le Guern).

Parmi les écrivains voyageurs qui nous ont fait parvenir quelques indices, Gérard de Nerval évoque, dans son Voyage en Orient, une pharmacie du Caire qui fournit en 1843 un produit utile pour le traitement de la plaque daguerrienne à l’un de ses amis peintres : « — je rencontre à la pharmacie Castagnol mon peintre de l’hôtel français, qui fait préparer du chlorure d’or pour son daguerréotype »

Jean-Jacques Ampère, le fils du scientifique André Ampère, voyage en Egypte en 1844 avec le dessinateur Paul Durand, avec comme mission officielle la vérification des données recueillies par Champollion. Cet ami d’enfance de Jules Itier emporte également avec lui le matériel utile au daguerréotype. Sur place, il semble qu’il ne réussisse pas à le faire fonctionner.

Le célèbre peintre daguerréotypiste Girault de Prangey est resté deux ans en Egypte où il a réalisé de nombreux daguerréotypes devenus pour la plupart célèbres. Aucune vue du Sphinx n’est à ce jour apparue sur le marché. Lors d’un tragique accident domestique chez Mme de la Taille, une employée de maison chargée de l’argenterie nettoie une cinquantaine de plaques avec un produit efficace, essuyant irrémédiablement les fragiles images daguerriennes. Le Sphinx ?

Le douanier photographe Jules Itier (1802-1877), en route vers la Chine, photographie la vallée du Nil jusqu’à Philae en décembre 1845 et janvier 1846. On a retrouvé dans les archives précises du futur receveur principal  une facture : il achète au Caire trente plaques de cuivre vierges à un franc l’unité, fin 1845. Le photographe note également qu’il achète à nouveau quatre plaques vierges à Alexandrie en janvier 1846. Voici donc au moins 30 daguerréotypes du  Sphinx et de la vallée du Nil à retrouver.

Maxime du Camp, pour compléter son album publié chez Gide, reproduit l’image photographique d’un autre voyageur : Aimé Rochas« Avant d’en finir, je désire remercier publiquement M. Aimé Rochas qui a consenti à me communiquer les trois planches 1, 9 et 52, qui manquaient à ma collection(…) Intelligent et courageux photographe, M. Aimé Rochas a parcouru les régences de Tunis et de Tripoli, l’Egypte, les Turquies d’Europe et d’Asie, et en a rapporté une série de plaques daguerriennes d’un éminent intérêt historique et pittoresque, et qui, nous l’espérons, ne tarderont pas à voir le jour » (Maxime du Camp, page 55)

Aimé Rochas, Pyramides, 1849

   Aimé Rochas, Pyramides, 1849, daguerréotype photographié par Maxime du Camp

Parmi les premiers voyageurs qui essaiment sur la planète à partir de la proclamation de l’invention en août 1839, et qui participent à l’aventure des Excursions daguerriennes, il faut citer deux pionniers qui vont se croiser en Egypte. Le premier est Pierre Gaspard Gustave Joly de Lotbinière, le premier canadien (d’origine suisse) pourvu d’une chambre daguerrienne.

Une autre équipe est arrivée de Paris le 21 octobre 1839, Horace Vernet (1789-1863) s’est embarqué à Marseille pour l’Égypte avec son jeune neveu Frédéric Goupil-Fesquet (1817- 1878).

Goupil-Fesquet et Joly de Lotbinière se sont équipés à Paris chez le même opticien, Paymal Lerebours (1807-1873), promoteur des Excursions daguerriennes. Ils logent tout deux dans le même hôtel, le Whaghorn, et cherchent à photographier les mêmes sujets.

Joly raconte un incident malheureux de ces temps héroïques : un jour du mois de novembre 1839, il se place à 320 mètres de la pyramide de Chéops et expose sa plaque neuf minutes. Son aide égyptien, trop curieux, ouvre en plein soleil la boîte à développement, pour voir ce qui s’y déroule. Aussitôt apparue, l’image du Sphinx s’est sublimée par l’action du dieu soleil. Le journal du canadien ne précise pas s’il s’agit de Khépri ou d’Atoum.

Sur le site de Gizeh, Goupil-Fesquet rencontre lui aussi des difficultés inexplicables : « quatre ou cinq épreuves manquées en suivant le procédé de l’inventeur, nous jettent dans le plus profond embarras »

Rentrer d’Egypte sans une image des pyramides est difficilement concevable. Le jeune homme modifie alors son protocole : « j’ai la patience, et à moi seul il est vrai, de préparer encore une dizaine de planches que je polis tant bien que mal et avec toute la rapidité possible ; je m’avise de faire le contraire des prescriptions de M. Daguerre et, grâce à cet expédient, j’obtiens successivement quatre et cinq épreuves tant du sphinx que des pyramides, en laissant les images exposées pendant quinze minutes au soleil. »

Lerebours publie dans ses Excursions une vue d’une pyramide mais elle peut être réalisée à partir de relevés dessinés. Et pourtant Goupil-Fesquet était si fier de son portrait daguerrien du Shinx !

Lerebours Pyramides, 1842

       Excursions daguerriennes publiées par Lerebours, Pyramides, 1842

On a retrouvé récemment une correspondance de quatre lettres relatives aux premières photographies prises en Orient (maintenant dans les collections de la BnF). Le jeune Frédéric Goupil-Fesquet s’est initié à l’invention auprès de Alphonse-Eugène Hubert.

7 Septembre 1839. « Mon cher Hubert, tu fais du Daguerréotype avec les amis. Veux -tu permettre que Mr Goupil (qui va partir pour l’Orient et qui veux se perfectionner dans cette opération chimique) assiste à tes expériences? Tu lui rendras service ainsi qu’à ton vieux camarade ». Signé Hector Horeau

14 octobre 1839, Madame Goupil mère a l’honneur de saluer Monsieur Hubert et le prie de vouloir bien recevoir les excuses de son fils. Le départ de Mr Vernet a été si précipité (…) Monsieur Goupil (…) aurait eu plaisir à causer du Daguerréotype; un des derniers conseils de Mr Daguerre est d’user des Tripoli de Venise pour le polissage des planches… « 

7 novembre 1839, … j’ai fait à Alexandrie devant le pacha d’Égypte Mehemet Ali, une belle épreuve de son Harem en deux minutes 1/2 de 10 à 11 heures du matin. Le 16 du même mois, au Caire, voulant opérer de la même manière et le ciel étant aussi pur, je n’obtins rien. Le 20 j’ai très bien réussi les Pyramides et le Sphinx, objets d’une gamme rougeâtre, en 9 minutes 1/2 à midi. Il faut laisser 10 et 11 (minutes) après midi (…)

8 mai 1840: … je puis dire sans me vanter que je suis le premier qui ait fait en Orient des expériences suivies et le premier aussi à signaler l’inconvénient immense des boîtes de bois dans les transports en mer et en voiture. Il n’y a aucun talent à faire ce que j’ai fait mais il y a eu persévérance et patience, choses assez rares chez les artistes… A bord du paquebot français le Rhamses, allant de Smyrne à Malte par une mer un peu houleuse, ciel très pur à 11heures 1/2 j’ai obtenu une magnifique épreuve avec 4 portraits parfaitement réussis sur le premier plan ayant eu soin de fixer préalablement l’instrument sur le pont en l’attachant solidement (…) J’attribue la beauté des épreuves maritimes à l’action de l’air salin qui détruit l’iode en même temps que la lumière et facilite en ce sens l’opération. »(F G-F).

Vivant Denon, 1798

Nous voici revenu à l’heure H, à l’origine des coordonnées temporelles, à la célèbre allocution de François Arago à l’Académie des sciences le 19 août 1839 : « si la photographie avait été connue en 1798, nous aurions aujourd’hui des images fidèles d’un bon nombre de tableaux emblématiques, dont la cupidité des Arabes et le vandalisme de certains voyageurs a privé à jamais le monde savant. Pour copier les millions et millions de hiéroglyphes qui couvrent, même à l’extérieur, les grands monuments de Thèbes, de Memphis, de Karnak, etc., il faudrait des vingtaines d’années et des légions de dessinateurs. Avec le daguerréotype, un seul homme pourrait mener à bien cet immense travail. Munissez l’institut d’Egypte de deux ou trois appareils de M. Daguerre, et sur plusieurs grandes planches de l’ouvrage célèbre, fruit de notre immortelle expédition, de vastes étendues de hiéroglyphes réels iront remplacer des hiéroglyphes fictifs ou de pure invention ; et les dessins surpasseront partout en fidélité, en couleur locale, les œuvres des plus habiles peintres ; et les images photographiques, étant soumises dans leur formation aux règles de la géométrie, permettront, à l’aide d’un petit nombre de données, de remonter aux dimensions des parties les plus élevées, les plus inaccessibles des édifices. »

Post Scriptum : Retour sur le nez.

En 1980, l’historien allemand Ulrich Haarmann, s’appuyant sur les témoignages des auteurs arabes du Rashidi et Ahmad al-Maqrîzî, a révélé que le visage du Sphinx fut endommagé en 779 de l’Hégire, soit 1378 AD par Mohammed Sa’im al-Dahr, un soufi iconoclaste originaire du khanqah de Sa’id al-Su’ada qui voulait détruire ce qu’il considérait comme une idole païenne vénérée par les paysans du bord du Nil, s’attaquant  seul au nez et aux oreilles. Mohammed Sa’im al-Dahr fut pendu pour vandalisme avant que sa dépouille ne fût brûlée par ces mêmes paysans égyptiens, sur un bûcher dressé devant le Sphinx.

Le nez n’a pas été retrouvé bien que des rumeurs infondées prétendent qu’il est aussi au British Museum. Les daguerréotypes non plus et cela promet de quoi alimenter les rêves les plus fous des collectionneurs et des chercheurs de trésors …


Face au nez, ce que voit le Sphinx, novembre 2019 (courtesy I. M.)

Remerciements : collections particulières (Paris, Lausanne, Colmar, New York, Senigallia), BNF, SFP, Société de Géographie, MOMA, Getty Museum, Luminous Lint, Wikipedia commons.