Carnets de voyage: histoire photographique du Sphinx

Les monuments les plus mystérieux ont attiré les photographes dès l’apparition de leur art, et parfois l’histoire photographique de ces monuments est devenue à son tour elle-même fort mystérieuse.

Une place singulière peut être réservée au Sphinx qui se dresse devant les grandes pyramides de Gizeh. Son âge et son aspect initial font toujours discussion, même si maintenant l’on accepte plus facilement de croire la version de Manéthon, le premier historien de l’Egypte.

L’histoire de la photographie permet de remonter le temps, et de laisser les histoires inachevées pour le plus grand plaisir des rêveurs et des chercheurs de trésors.

L’acquisition dans une vente aux enchères d’une belle épreuve photographique ancienne non identifiée a été le point de départ de cette recherche. Nous voici invités à voyager par l’imagination, et à considérer le Sphinx sous autant d’angles que les voyageurs en ont envisagés, en embrassant par le regard les progrès réalisés par les différentes générations de chimistes et de praticiens jusqu’à contempler ébahis les mérites et l’audace des pionniers.

Ce voyage décrit trois générations d’artistes, selon la matière du support des images photographiques du Sphinx rapportées : de verre, de papier, de métal.

Les photographes du verre transportent de fragiles plaques enduites de collodion, parfois de taille impressionnante, à partir des années 1860.

Les photographes du papier, les calotypistes qui les précédent ont souvent été initiés par les inventeurs en personne, Talbot en Angleterre ou Le Gray à Paris. Dans les années 1850, ils voyagent dans des conditions plus difficiles et emportent dans leurs bagages des feuilles de papiers enduites de cire d’abeille, légères, souples et résistantes.

Les pionniers des années 1840 sont de véritables alchimistes ambulants. Ils prennent les plus grands risques et parcourent l’Egypte alors dépourvue d’infrastructures avec des plaques d’argent et des produits chimiques extrêmement dangereux, iode, brome, mercure.

Première partie: le Sphinx de verre

Le Sphinx semble ici ensablé, et comme enchâssé entre deux pyramides dont on devine seulement la présence, son nez est déjà cassé, le ciel est immaculé, le temps suspendu, un personnage perché précise l’échelle des dimensions.

Félix Bonfils, Gizeh, c. 1871, épreuve albuminée
Félix Bonfils, Gizeh, c. 1871, épreuve albuminée

Une signature dans l’angle inférieur gauche du négatif précisait son auteur: Félix Bonfils, un Français de religion protestante originaire de Saint-Hyppolite du Fort dans les Cévennes et qui était venu au Liban comme jeune militaire pendant la campagne d’Orient de 1860, avant de revenir établir un ambitieux studio de photographie à Beyrouth en 1867.

Félix Bonfils est considéré comme le principal photographe de Beyrouth  au XIXe siècle : « Relieur puis imprimeur et enfin photographe formé auprès de Niépce de Saint Victor, Félix Bonfils séjourne au Liban en 1860 lors de l’expédition militaire menée par la France. Il songe bientôt à y transférer son activité : l’atelier de photographie Bonfils est fondé à Beyrouth en 1867. Bonfils n’est pas un pionnier de la photographie : il est cependant le premier Français à ouvrir un atelier à Beyrouth. Sa femme bientôt aidée de son fils Adrien (1861-1929) réalise portraits et scènes de genre tandis qu’il sillonne le Liban, la Palestine, l’Égypte, la Turquie et la Grèce pour rapporter des clichés » (Sylvie Aubenas, BnF). Sa composition définitivement classique semble avoir inspiré les photographes commerciaux qui lui succédèrent, créant un stéréotype universellement diffusé de représentation du Sphinx.

Car à partir des années 1870, avec le développement du tourisme suite à l’inauguration du canal de Suez (1869), une production locale propose des souvenirs et des épreuves albuminées aux voyageurs de plus en plus nombreux. On peut mesurer combien les difficultés se sont estompées depuis les années 1830.

Sur l’épreuve suivante on reconnaît l’Empereur du Brésil qui a réservé au Sphinx sa première sortie. Craignant une révolution, ses ministres lui avaient conseillé de rester confiné plus de soixante ans dans ses palais brésiliens. A sa gauche on aperçoit l’imposant Mariette-Bey qui lui sert de guide pour son impériale excursion.

Empéreur brésilien

Sur cette autre épreuve de la même année on observe, garé sur le sable à gauche de la tête monumentale, le wagon ambulant avec le nom des photographes.

Georgios & Constantinos Zangaki, Gizeh, c. 1870, épreuve albuminée
Georgios & Constantinos Zangaki, Gizeh, c. 1870, épreuve albuminée

Les historiens ont retrouvé la trace des propriétaires de ce wagon dans une ancienne dispute pour plagiat, peut-être bien la première concernant le Sphinx et certainement une nouveauté déconcertante pour la justice égyptienne des années 1870.

Les frères Zangaki sont deux photographes grecs, actifs à partir de l’inauguration du canal, spécialisés dans les scènes historiques ou de l’Égypte antique. Ils travaillent avec un laboratoire ambulant tracté par des chevaux (photographic van) et vendent leurs clichés principalement aux voyageurs. Ils ont occasionnellement travaillé avec le photographe français Hippolyte Arnoux, établi à Port-Saïd.

« Mais en 1874, Arnoux assigne en justice Georges Zangaki et un certain Antippa Spiridion pour avoir reproduit et vendu certains de ses clichés. Le 17 juillet 1876, malgré l’absence de toute loi spéciale en vigueur en Égypte, les accusés sont condamnés par le tribunal d’Ismaïlia à verser huit cents francs de dommages et intérêts au plaignant. » (Wikipedia)

Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon
Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon

Parmi les invités d‘Ismail-Pacha accompagnant l’Impératrice Eugénie à l’occasion de l’inauguration du canal de Suez, figurent deux photographes, tous deux membres de la Maison Braun de Mulhouse, dans une Alsace encore française. Ils voyagent en Egypte avec de grandes chambres photographiques et les négatifs qui permettront de proposer ces vues en tirage charbon pour les iconothèques des Musées européens. Gaston Braun (1845-1928), fils du patriarche Adolphe, est l’opérateur de la grande chambre photographique capable de produire les négatifs sur plaques de verre de format 40×50 et même de 60×75 cm, dénommées « Mammouths ».

Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon de grand format
Gaston Braun et Amédée Mouilleron, 1869, tirage charbon de grand format

Au retour d’Egypte, les deux voyageurs rapportent dans leurs malles plusieurs dizaines de grands négatifs verres au collodion qui vont permettre la réalisation par contact de grand tirages monochromes au charbon caractéristiques de la maison Braun qui ont fait récemment l’objet d’une belle exposition à Munich. La technique de l’agrandissement photographique reste alors encore à perfectionner.

Cette prouesse technique n’a été rendue possible que par une logistique exceptionnelle mise à disposition du voyage de l’Impératrice pour l’inauguration du canal et dont les deux photographes élus ont eu l’exclusivité.

Avec les travaux de percement du canal, les premiers photographes résidents s’étaient organisés en deux petites communautés près des premiers hôtels pour voyageurs, au Caire et à Alexandrie :

« Au Caire, les studios sont regroupés dans le Mousky, autour des jardins de l’Ezbékié. Le Shepheard Hotel, l’Hôtel Zeg ou l’Hôtel des Pyramides y sont situés. Des photographes comme le turc J. Pascal Sebah, les français Henri Béchard, Emile Brugsch, Ermé Désiré, l’allemand Otto Schoefft ou l’arménien G. Lékégian y font commerce entre les années 1860 et 1880.

A Alexandrie, on trouve l’Hôtel de l’Europe et le Peninsular and Oriental Hotel sur la place des Consuls, le Victoria Hotel près du couvent latin ou l’Hôtel du Nord sur la grande place. » (Nicolas Le Guern, L’Egypte et ses premiers photographes)

Antonio Beato (1825-1903), Sphinx, vers 1865, épreuve albuminée
Antonio Beato (1825-1903), Sphinx, vers 1865, épreuve albuminée

« Italien né à Malte en 1825 , Antonio Beato — ainsi que son frère Felice — ont été élevés par l’église. C’est peut-être aux côtés du photographe James Robertson, rencontré à Malte vers 1850, que les deux frères se sont initiés à la photographie. Antonio devient en 1857 l’un des premiers photographes résidents en Egypte et entreprend l’une des productions photographiques les plus prolifiques de l’Egypte. En 1862, il possède un studio photographique dans le vieux Caire, rue du Mouski. » (Le Guern)

Wilhelm Hammerschmidt    Wilhelm Hammerschmidt, Le Sphinx de Gizeh, 1870

Wilhelm Hammerschmidt est l’un des personnages prometteurs pour les études à venir. Artiste talentueux, il expose à la Société française de photographie en 1861 dix vues d’Egypte et du Caire.

« En 1865, le journal Der Photograph fait part de l’agression de Wilhelm Hammerschmidt, dans les environs du Caire : il est maltraité et blessé par des autochtones aux limites du désert, alors qu’il tente de photographier une caravane de pèlerins en partance pour la Mecque. » (Le Guern)

Gustave Le Gray, 1865, épreuve albuminée

 

Gustave Le Gray, 1865, épreuve albuminée
Gustave Le Gray, Le Sphinx et les Pyramides, 1865, épreuves albuminées

Gustave Le Gray est certainement le plus mystérieux et le plus tragique des photographes du XIXe siècle.

Il passa vingt-quatre ans en Egypte, alors que sa carrière française de photographe avait duré à peine douze ans. Les premiers éclairages sur sa vie mouvementée sont apparus avec la préparation de l’exposition de 2002 par la Bibliothèque nationale de France :

« Une des sources de renseignements que l’on pouvait espérer était le dossier de pension du photographe dans les Archives publiques égyptiennes : ayant exercé différentes fonctions sous l’autorité du pacha, comme professeur de dessin de ses fils, bénéficiaire de commandes officielles de photographie et enfin professeur de dessin dans l’école préparatoire à l’École polytechnique du Caire, Le Gray devait, comme tout fonctionnaire, être l’objet d’un dossier administratif dans les archives khédiviales… Voici quelques éléments de leur teneur (dégagés d’un écheveau fort complexe d’équivalences monétaires et de calendriers concurrents, copte, hégirien et occidental)

Le Gray apparaît d’abord comme instructeur de dessin à l’école préparatoire du Caire, à compter du 18 juillet 1864 avec un traitement mensuel de 25 livres égyptiennes. Dès lors et jusqu’à sa mort il sera employé à plein temps dans l’administration égyptienne avec un statut d’auxiliaire ou de surnuméraire. Au-delà de la routine comptable, le dossier répertorie aussi un certain nombre d’incidents qui émaillent sa carrière : le traitement du professeur est ainsi suspendu en novembre 1875 jusqu’en août 1876, en attendant le jugement d’une dette réclamée par un épicier italien, Giovanni Costanzo… À la fin de l’année, Le Gray est en outre mis à l’amende une première fois pour ses retards répétés à l’école…

Dans sa maison, à sa mort, outre les tirages et les négatifs sur papier non dénombrés, ne se trouvaient que trois cent vingt-deux négatifs sur verre : ce qui est peu pour vingt-quatre années d’activité comme photographe, mais plus appréciable ou du moins compréhensible si on le rapporte aux heures de loisir d’un professeur de dessin ayant les exigences de Gustave Le Gray…

Il reste que ces papiers posthumes et indirects sont loin de tout dire, ils ne révèlent Le Gray que par le biais administratif : on ne saurait réduire deux décennies de la vie d’un artiste à la sécheresse d’un dossier de pension…  » (Sylvie Aubenas et Mercedes Volait, Dernières nouvelles du Caire, 2002).

Gustave Le Gray  a-t-il photographié le Sphinx diversement ?  On a retrouvé seulement deux vues des pyramides de Gizeh, connues à trois ou quatre épreuves albuminées chacune et la trace des négatifs de ce travail de 1865 dans les archives du Caire.

Charles Piazzi Smyth, 1865, plaque de verre pour lanterne de projection
Charles Piazzi Smyth, 1865, plaque de verre pour lanterne de projection

Le  Sphinx regarde le Levant, cette photographie a été réalisée aux premières heures de l’aube par un astronome écossais. Il faut un certain temps avant de réaliser l’absence des pyramides.

Charles Piazzi Smyth, directeur de l’observatoire d’Edimbourg, est devenu célèbre pour avoir résolu le problème de photographier dans le noir profond de la salle contenant le sarcophage du pharaon Chéops, à l’intérieur de la grande pyramide. Il est trop loin de toute source de lumière pour utiliser des miroirs connectés en relais dans le labyrinthe.

On est alors en 1865, et les journaux européens arrivent avec les bateaux à vapeur, lui apportant la solution de lumière artificielle au magnésium expérimentées par Nadar et d’autres pionniers.

Armand de Banville 1863
Armand Athanase de Banville, Sphinx dans l’axe de la pyramide, 1863, épreuve albuminée

En 1863, le vicomte Aymard Athanase de Banville pratique le collodion humide pendant plus de cinq mois en Egypte, aux côtés de l’égyptologue Emmanuel de Rougé.

Son cadrage axial du Sphinx est aujourd’hui un classique. Il semble qu’il soit le premier photographe à l’avoir adopté.

Vue aérienne du site de Gizeh avec les premières rues du Caire (2020)
Vue aérienne du site de Gizeh avec les premières rues du Caire (2020)

Pour permettre au lecteur-voyageur de se repérer, et de calculer l’heure du  jour, l’azymuth et l’élévation du soleil voici une vue orientée au Nord géographique, le Sphinx est à l’entrée en bas à droite de la vue aérienne.

Francis Bedford, 1862
Francis Bedford, Le Sphinx dans la pénombre du soleil couchant, 1862, grande épreuve albuminée

Francis Bedford (1816-1894) né à Thèbes en 1862 accompagne le Prince de Galles, devenant le premier photographe admis à accompagner une royale excursion —  « the first photographer to accompany a royal tour ».

Les moyens logistiques mis à disposition du Prince de Galles afin de lui permettre un voyage confortable sont une des premières occasions offertes à un photographe de voyager avec de fragiles plaques de verre.

Est-ce que le fruit d’une autre contingence d’un royal emploi du temps ? Bedford est un des rares photographes à arriver sur place bien tard dans la journée.

Francis Frith, Trois vues successives du Sphinx, Gizeh, 1857-1858, épreuves albuminées

Francis Frith (1822-1898) n’hésite pas à utiliser de grands moyens pour son ambitieuse entreprise de photographier le monde connu. Il dispose d’un yacht sur le Nil pour le transport de ses plaques de verre et de son laboratoire. Cela lui permet d’être actif en Égypte entre septembre 1856 et juillet 1857. Il publie par la suite ses célèbres albums « Egypt and Palestine photographed and described by Francis Frith » entre 1857-1859.

La légende pour la planche du Sphinx est quelque peu inattendue et démontre qu’un photographe peut détester ses modèles :

« Le Sphynx, dont la base a été plus d’une fois, ces dernières années, plus ou moins découverte, est à nouveau presque entièrement caché par le sable dérivé, et l’entrée d’un petit temple creusé dans la roche de grès entre ses pattes avant n’est, par conséquent, plus visible. Le profil, tel qu’il me paraît, est vraiment hideux. Je crois que j’ai lu qu’il était beau, calme et majestueux ; que mon lecteur le regarde et me dise, s’il n’est pas d’accord avec moi, qu’il ne peut guère avoir été, même dans les jours les plus difficiles, autre chose qu’extrêmement laid. » (F. Frith)

« The Sphynx, whose base has more than once of late years been, to a greater or less extent, uncovered, is again almost entirely hidden by the drifted sand, and the entrance to a small temple excavated in the sandstone rock between its fore paws, is, in consequence, no longer visible. The profile, as given in my view, is truly hideous. I fancy that I have read of its beautiful, calm, majestic features ; let my reader look at it, and say if he does not agree with me, that it can scarcely have been, even in the palmiest days, otherwise than exceedingly ugly. »

 

a suivre…